:: « La vraie Égypte
n’est pas celle d’aujourd’hui »
Pourquoi avoir choisi de situer l’action de votre roman dans un immeuble du centre-ville du Caire ?
L’immeuble Yacoubian est en fait totalement imaginaire. Les Yacoubian, eux, existent. C’est une famille égyptienne très riche, d’origine arménienne. J’ai choisi de faire référence aux Yacoubian,
parce qu’ils correspondent à l’esprit du roman. Ils renvoient à l’Égypte que j’ai connue dans mon enfance, plus tolérante et libérale. La vraie Égypte n’est pas celle d’aujourd’hui. Prenez la
religion : on avait une interprétation de l’islam très ouverte. Le centre-ville pour moi, ce n’est pas un quartier, mais une époque, une façon de vivre et de voir le monde. J’ai la nostalgie
du centre-ville de mon enfance, auquel mon titre fait référence.
Depuis quand, selon vous, l’Égypte a-t-elle changé ?
Depuis plus de vingt
ans, on est influencé par une interprétation saoudite de la religion. Une lecture terrible, qui n’est pas tolérante. Dans l’histoire de l’islam, il y a l’interprétation du désert et celle des
villes. Celle des villes, comme Le Caire, Bagdad ou de l’Andalousie, a toujours été ouverte, contrairement à celle du désert. À cause de la pauvreté et de la dictature en Égypte, des millions
d’Égyptiens démunis sont partis travailler en Arabie Saoudite. Ils en sont revenus avec de l’argent, mais aussi avec une interprétation intolérante de l’islam. Cela a commencé après la guerre
de 1973, à l’époque de la crise pétrolière et du boom du prix du pétrole.
:: « La pauvreté est la raison majeure de la poussée islamiste. »
L’un de vos personnages, Taha, est un jeune d’origine modeste qui, ne trouvant pas sa place dans la société, dérive peu à peu vers l’islamisme. Y a-t-il beaucoup de jeunes comme lui en
Égypte ?
À l’origine de mon roman, il y a des personnages qui ont une dimension politique, mais je n’avais pas l’idée de parler d’un sujet sociopolitique en
particulier. Si je veux parler de politique, j’écris un article. Il faut savoir que le régime égyptien ne donne pas de droits aux pauvres. À cause de la dictature, beaucoup de gens, et les jeunes
en particulier, n’ont pas la possibilité de s’exprimer librement et cela conduit effectivement au fanatisme. La pauvreté est la raison majeure de la poussée islamiste. L’attitude de Taha, qui
essaie de tuer l’officier ayant essayé d’abuser sexuellement de lui, est très humaine. Il est rejeté par tous et partout. Les islamistes sont les seuls à l’écouter. La révolte sociale et
politique de Taha passe par la religion. C’est quelque chose que je peux comprendre…
Vous abordez des questions comme la corruption, les droits des femmes, l’homosexualité. Autant de sujets dérangeants pour les autorités égyptiennes. Comment
ont-elles réagi à votre livre ?
Le livre a beaucoup de succès, ce qui me protège. Tout le monde a parlé du roman à sa sortie. J’ai pourtant des problèmes avec le régime en tant que membre du
mouvement Kefaya (Ça suffit) qui se bat pour la démocratie. J’écris dans un journal de l’opposition de gauche Al Arabi (L’Arabe), mais je ne suis pas tellement inquiété, surtout
en comparaison avec mes confrères. Grâce à L’Immeuble Yacoubian, je suis connu maintenant en Occident. Si on m’arrête, tout le monde en Occident va me soutenir. Mais d’autres écrivains
ou activistes n’ont pas cette chance : ils sont arrêtés, battus, des femmes sont même agressées sexuellement par la police. Récemment, il y a eu une bataille des juges contre le régime pour
l’indépendance de la justice. Ceux qui soutiennent les juges ont été inquiétés. C’est une attitude digne de votre Moyen Âge.
Le succès phénoménal de votre roman est-il le symptôme d’un mouvement de l’opinion égyptienne en faveur d’une plus grande libéralisation de la
société ?
Oui, tout à fait. Depuis dix ans, on assiste à l’émergence d’une opinion séculaire très forte, qui défend les droits des citoyens. Cette opposition au régime
n’a rien à voir avec celle du fanatisme religieux. Il y a le mouvement Ça suffit auquel j’appartiens, mais aussi les communistes, les nasséristes et les islamistes. L’Égypte se réveille. Et le
régime, en réaction, devient plus violent, car il a peur de cette opposition séculaire et démocratique. Beaucoup plus que des islamistes, car il n’y a pas une si grande contradiction entre le
régime de Moubarak et les islamistes, comme on le croit en Occident. Ils ont beaucoup de choses en commun. Moubarak instrumentalise les islamistes : en effet, l’interprétation saoudite de
l’islam a été utilisée par le régime pendant vingt ans. Cela aide Moubarak à faire ce qu’il veut. Par exemple, selon cette interprétation de l’islam, si vous n’avez pas de travail, ce n’est pas
parce que le régime est corrompu, mais c’est parce que vous êtes paresseux, buvez de l’alcool ou ne faites pas régulièrement votre prière. Avec une telle vision des choses, Moubarak a les mains
libres. Récemment, le régime a ainsi utilisé la loi sur le voile en France, qui est un pays laïc, pour organiser des manifestations au Caire.
Pourtant, au départ, le régime de Moubarak n’a pas de base fondamentalement religieuse…
Oui mais il utilise le fanatisme pour éviter de parler de ce qui fâche, comme la crise économique. C’est dangereux. Moubarak envoie ce message à
l’Occident : « Ou bien vous acceptez notre dictature, ou bien ce sont les Frères musulmans ». Et ça marche ! Pourtant, pratiquer l’islam, ce n’est pas être un Frère musulman.
C’est un groupe très fermé, dont il est difficile de faire partie. Leur présence au parlement sert d’épouvantail au régime.
:: « L'Égypte est en train de se réveiller... »
On sent chez vous une nostalgie de l’âge d’or d’un Caire tolérant et multiculturel. Que reste-t-il de cette
Égypte-là ?
En fait, c’est la nostalgie d’une Égypte réelle, une Égypte que j’ai connue et que je défends par mon écriture. J’ai étudié au lycée français du Caire où on fêtait plusieurs fêtes religieuses,
celles des juifs, des musulmans et des chrétiens. Il y avait des gens de tous les coins du monde, des Grecs, des Italiens, des chrétiens, des musulmans, des juifs, des gens de partout. C’était la
même chose à Alexandrie. Une grande richesse humaine et culturelle…
Et aujourd’hui ?
C’est fini, pour l’instant. Mais il y a encore une Égypte où la religion n’a rien à faire avec l’État et la politique. Une Égypte où les citoyens de toutes
religions et origines peuvent vivre ensemble. Et cette Égypte-là est en train de se réveiller…
Vous maîtrisez remarquablement la langue française. Que représente la France pour vous ?
Une culture. La grande culture. Le français, c’est plus qu’une langue, c’est une culture qui a influencé ma vision du monde. Mon père était écrivain, avocat et
francophone. Toute ma famille est francophone. J’ai été énormément influencé par la culture française depuis mon enfance. Aimer la liberté, l’égalité, la culture, l’art… Aujourd’hui, quand
j’écris, je découvre dans mes textes l’influence d’auteurs français que j’ai étudiés dans mon enfance. La Bruyère, par exemple, et ses Caractères. J’ai appris qu’on pouvait dessiner
quelqu’un avec des mots, comme un peintre avec son pinceau. C’est très utile pour un romancier.
D’où vient votre désir d’écrire ?
Mon père était un écrivain connu. J’étais un enfant unique, tous les jours, mon père était en train d’écrire quand je rentrais de l’école. C’était une ambiance
particulière, il y avait de la musique… Devenir écrivain était mon rêve. J’ai dû apprendre le métier de dentiste, car on ne peut pas gagner sa vie de la littérature dans le monde arabe. Être
dentiste m’a beaucoup servi pour le contact humain, connaître toutes sortes de gens. C’est difficile, car j’ai deux métiers, je travaille beaucoup, mais ça marche…
:: « J’aime Le Caire. C’est ma ville, mon monde. »
Quel endroit aimez-vous particulièrement au Caire ?
J’aime Le Caire. C’est ma ville, mon monde. On y trouve une grande diversité : il y a Le Caire ancien et Le Caire européen, celui du centre-ville où vous allez
trouver des copies d’immeubles parisiens. Je vis à Garden City, un quartier bourgeois à l’histoire remarquable, fondé par des Belges. J’aime Le Caire islamique, c’est notre histoire. J’aime
beaucoup Alexandrie aussi. Par contre, je déteste Mohandessin, le quartier des nouveaux riches qui ont fait fortune dans le Golfe.
Où emmèneriez-vous un ami français au Caire ?
Les Français sont plus curieux que la plupart des touristes occidentaux, qui viennent juste voir les pyramides. J’ai beaucoup d’amis français et j’ai remarqué que les Français ont un regard plus
profond, ils veulent voir la vie réelle des Égyptiens, pas la couverture touristique. Je leur conseille de visiter aussi les quartiers islamistes et ceux des pauvres. Il y a en effet deux Égypte,
celle de la lumière, où il y a tout, mais qui représente peu de monde, et celle qui vit dans l’ombre, la plus nombreuse. Moi-même, j’essaie de comprendre cette Égypte, car je l’aime
beaucoup
Propos recueillis par Jean-Philippe Damiani Mise en ligne le 15 juin
2006
http://www.routard.com/mag_invite/id_inv/266/alaa_el_aswany.htm